Le site officiel
Blogging

› Voir tous les billets du blog

Les réflexions d'un élu engagé au service de sa ville et de son territoire

Notes de lecture : « Situation de la France » de Pierre Manent

Publication : 18/09/2017  |  13:18  |  Auteur : Webmaster

Je suis, comme beaucoup, persuadé que notre avenir collectif dépendra de la relation que la France saura (ou ne saura pas) construire avec l’Islam. Lutte contre le terrorisme, politique d’intégration, attractivité de la France dans le monde, toutes ces priorités publiques passent par cette relation si sensible. Aussi, ai-je décidé de faire un effort d’apprentissage et de lecture dans cette direction précise. Ainsi, après avoir lu « la guerre civile n’aura pas lieu » de David Djaïz (lire ma chronique  http://jeandionis.com/blog/notes-lecture-guerre-civile-n-aura-pas-lieu-david-djaiz) , je viens de lire « situation de la France » de Pierre Manent. Substantiel et passionnant….

Pierre Manent est un Toulousain (Hypokhâgne au Lycée Pierre-de-Fermat à Toulouse, pas si loin d’Agen….). C’est un normalien, agrégé de philosophie  qui depuis 1992 est directeur d’études à l'École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), aujourd'hui au Centre de recherches politiques Raymond Aron. Depuis une vingtaine d’années, il travaille sur la place des citoyens musulmans dans la société française.

Dans « situation de la France », Pierre Manent  s’intéresse à la société civile Française et fait le constat que « la cristallisation communautaire se confirme plutôt qu’elle ne tend à disparaître ». 

Ce livre, publié en Août 2015, donc après les attentats de Janvier 2015, conteste frontalement la thèse dominante dans notre pays – à savoir « la laïcité serait la bonne réponse à l’Islam et l’effacement de la présence publique du religieux serait la solution au problème des religions ».

Pour Manent, au lieu de chercher une neutralité illusoire, prête à voler en éclats sous les coups des terroristes, « nous devons accepter et organiser la coexistence publique des religions, leur participation commune à la conversation civique ».

Il plaide, pour un compromis français, dans lequel la communauté nationale ferait une place aux rites et aux mœurs musulmans (rites alimentaires, voiles dans certains lieux publics….) qui en contrepartie accepteraient une double contrainte : d’abord celle d‘une totale liberté de critique et de pensée relative à leur religion, ensuite celle de la mise en place d’une indépendance totale par rapport aux autres pays musulmans que ce soit pour les financements de leurs associations cultuelles ou pour le choix de leurs imams.

Pierre Manent fait le constat de la grande faiblesse de notre Etat national actuel pour traiter ce genre de tensions spirituelles. Simultanément, il nous demande d’ouvrir les yeux sur l’enlisement actuel de la construction Européenne. C’est donc la France, la nation française, qui sera en première ligne, pour négocier  le compromis national par lequel les musulmans de France se reconnaitraient comme une des communautés constitutives de la nation Française qui en retour assumerait ouvertement et fièrement sa diversité spirituelle, en reconnaissant l'Islam comme partie de celle-ci.

Encore faut-il, pour Pierre Manent, regarder la vérité en face. En entrant, dans la communauté nationale française, l’Islam est rentré dans un pays de « racines », de marque chrétienne (difficile de mettre l’immense manteau d’églises et de cathédrales françaises sous le tapis…..) où coexistent, toujours selon l’auteur, cinq grandes masses spirituelles : "le judaïsme, l’islam, le protestantisme évangélique, l’Eglise catholique, et l’idéologie des droits de l’homme". Il s’agit donc, tout en préservant la neutralité de l’Etat, de faire coexister et collaborer ces masses spirituelles. Et l’Etat laïque, bien affaibli, est en aucun cas, selon lui, le bon outil pour organiser cette coexistence.

C’est à l’Eglise de s’y « coller ». Oui l’Eglise catholique a en France un rôle d’avenir et un rôle central à jouer car elle est la seule à avoir construit des échanges profonds avec les quatre autres grandes masses spirituelles. Tant que nous resterons incapables de « thématiser publiquement » la relation intime qui lie la France à l’Eglise, la vie commune française sera « bloquée ». Ce livre se termine par une interrogation forte sur l’Eglise et les chrétiens de France. Sont-ils capables d’entrer judicieusement dans la vie publique ?....  

********

Voilà pour la thèse de Pierre Manent…..et après avoir été secoué, je remets mes idées en ordre.

D’abord, pour dire qu’une grande partie du constat de Pierre Manent m’a conquis.

Oui l’Etat laïque, avec pour idéologie motrice, le « droit de l’hommisme » est aujourd’hui très affaibli pour conduire un rôle d’organisateur de la coexistence des différentes familles spirituelles françaises.

Pourtant, celle-ci est indispensable et urgente.  Mais la France est la France et même affaibli, c’est à l’Etat que revient, selon moi, le rôle d’arbitre de cette coexistence spirituelle.

Et ce d’autant plus, que le constat de l’enlisement de la construction européenne est malheureusement vrai, au moins à court et moyen terme. C’est donc bien au niveau national qu’il faut construire ce « grand compromis spirituel ».

J’aime bien cette perspective de grand compromis entre les grandes familles spirituelles françaises et l’Etat laïque. Et je crois effectivement que les catholiques français doivent y jouer un rôle central et pour cela se réveiller et faire preuve de courage et d’audace. Lorsque Pierre Manent affirme que «  les catholiques (français) ont depuis longtemps pris l’habitude de longer les murs… ils se conduisent souvent comme s’ils étaient condamnés à la clandestinité », j’ai l’impression de prendre une gifle salutaire comme lorsque Jean-Paul II nous assénait son : « Eglise de France, qu’as-tu fait de ton baptême ? »

Alors après, bien sûr, des difficultés redoutables barrent la route de cet Edit de Nantes du 21ième siècle. Qui négociera pour le compte des musulmans de France ? L’absence d’organisation ecclésiale dans l’islam en France est effectivement une difficulté majeure, comme le seront la présence d’intégristes de tout poil, et les ultra-laïcards ne seront pas les derniers… le livre de Pierre Manent aurait gagné en crédibilité s’il avait affronté ces questions.

Mais il faut espérer. Avec Péguy et son texte magnifique du porche du mystère de la deuxième vertu :

« Mais l’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m’étonne.

Moi-même.

Ça c’est étonnant.



Que ces pauvres enfants voient comme tout ça se passe et qu’ils croient que demain ça ira mieux.

Qu’ils voient comme ça se passe aujourd’hui et qu’ils croient que ça ira mieux demain matin.

Ça c’est étonnant et c’est bien la plus grande merveille de notre grâce.

Et j’en suis étonné moi-même.

Et il faut que ma grâce soit en effet d’une force incroyable
. »

Et le livre de Pierre Manent, malgré sa froideur de démonstration philosophique, parfois à la limite du désespoir cynique, nous permet d’espérer.

Réagir à cet article

Filtered HTML

  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Tags HTML autorisés : <a> <em> <strong> <blockquote> <ul> <ol> <li> <p> <br>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.