"Les méchants ont sans doute compris quelque chose que les bons ignorent" - Woody Allen
Je ne suis plus certain de la recommandation – il y en a toujours une – qui m’a amené à la lecture des Ingénieurs du Chaos de Giuliano da Empoli. De manière certaine, il y avait la lecture de son livre suivant, Le Mage du Kremlin, immense succès, qui m’avait ouvert les yeux sur la personnalité et le parcours de Poutine. Mais je crois, au final, que c’est la volonté de mieux comprendre la vague d’extrême droite, national-populiste, qui déferle actuellement sur les États-Unis et sur l’Europe qui m’a amené à la lecture de ce livre.
Il m’a passionné et je le recommande absolument à toutes celles et à tous ceux qui veulent comprendre et combattre efficacement l’extrême droite, ici et maintenant.
Les Ingénieurs du chaos, c’est pour l’essentiel une description des outils techniques et politiques utilisés par les national-populistes (Trump, Orbán, Meloni, etc.) pour arriver au pouvoir.
Mais avant d’arriver à ces ingénieurs, à ces outils, à leurs méthodes associées, Da Empoli prend bien soin d’avancer une analyse politique et sociologique de nos sociétés occidentales.
Tout d’abord, il reprend un constat partagé par beaucoup sur la fragmentation du corps social français (cf. L’Archipel français : une nation multiple et divisée, essai de sociologie, de socio-démographie et de géographie électorale du politologue Jérôme Fourquet, paru en 2019). Il faudra donc savoir s’adresser à un corps social émietté en de multiples communautés dont ne sortent que très rarement les adhérents (« chacun reste dans sa bulle »), et les réseaux sociaux renforcent cette tendance à l’enfermement social. Il devient donc impératif de savoir s’adresser de manière ciblée aux communautés les plus importantes constitutives de la cible politique visée.
Enfin, il fait le constat d’une immense colère sous-jacente – il parle même de rage – dans les classes populaires des pays occidentaux et d’une volonté de reprendre en main le contrôle (le fameux slogan du Brexit « Take back control ») de leur vie quotidienne. Il cite une liste exotique, hétérogène, de tout ce que les gens se sont fait prendre par la bureaucratie, l’écologie punitive, le wokisme et tant d’autres forces obscures… (Lire page 212 : les cheminées, les voitures diesel, les sapins de Noël, le foie gras, rouler à 130 km/h, etc., etc.). Et Da Empoli a bien sûr raison sur ce point clé, et il faudra bien revenir et faire le tri dans toutes ces contraintes qui sèment la colère dans la société…
À partir de ce constat, de ce terreau, il en vient aux outils numériques qui, clairement, décuplent l’efficacité des campagnes traditionnelles. Choisissez une cible politique : par exemple, les jeunes de 18 à 30 ans. Repérez leurs centres d’intérêt en testant sur les réseaux sociaux leur niveau de réponse, d’engagement à des propositions dures (provocations, fake news, positions agressives…) et dessinez ensuite la carte de leurs préoccupations prioritaires : par exemple : immigration, sécurité… Bombardez-les ensuite de posts agressifs sur ces thèmes… et le tour est joué.
Enfin, pour les ingénieurs du chaos, notre société a perdu le goût du vrai. Le mensonge, la provocation, l’agression permanente : tous les coups sont permis. Nos ingénieurs ont repéré que les mensonges se diffusent bien plus efficacement que la vérité (lire ma chronique Le goût du vrai). Ils n’auront donc aucun état d’âme à travestir la vérité pour défendre leurs opinions et leurs candidats, et pour démolir systématiquement leurs opposants.
Enfin, Da Empoli démontre que dans ce contexte sociologique et technologique, la politique n’est plus centripète : gagnaient dans l’ancien monde ceux qui s’imposaient dans leur camp au premier tour, puis savaient se recentrer pour gagner « au centre » le deuxième tour.
La politique est devenue centrifuge : gagnent maintenant celles et ceux qui savent additionner les extrêmes et les mécontents… Vertigineux.
Que retenir de cette lecture percutante ?
D’abord, le constat sociologique. Oui, notre corps social est émietté, fragmenté. Il faudra donc savoir parler directement aux communautés vivantes qui composent la cité, la nation, et savoir dialoguer avec elles des enjeux importants pour elles.
Ensuite, les moyens technologiques. Nous sommes en 2025, pas en 1981. Nos campagnes doivent forcément être aussi digitales, et l’équilibre à trouver entre présentiel et en ligne sera un des plus délicats à trouver.
Enfin, reste le débat central sur la vérité. Faudra-t-il, pour combattre le national-populisme, comme d’ailleurs l’extrême gauche, utiliser les mêmes armes : provocations, insultes, mensonges… ?
Jamais. Cette bataille pour la vérité, celle des faits, celle de nos discours, ce sera celle de notre signature, de notre drapeau et de notre honneur.
Mais nous devons retrouver, pour nous et nos électeurs, le goût du vrai et de l’énergie positive.
Permettez-moi de citer la conclusion de Da Empoli :
« Produire des messages et des récits n’est pas difficile en soi. Ce qui est difficile, c’est de s’assurer qu’ils contiennent suffisamment d’énergie pour capter l’attention, puis mobiliser activement les personnes auxquelles ils s’adressent ». Un défi rendu difficile par la dynamique toxique des médias numériques, mais qui n’est pas en soi fondamentalement nouveau.
Voilà le défi. Proposer aux électeurs un gouvernement décent ne suffira pas. Il faudra les convaincre d’embarquer pour une aventure collective passionnante.
À bon entendeur, salut !
@+
Jean Dionis, Maire d’Agen