Sous l’impulsion de mon fils aîné, toute la tribu familiale a profité de son rassemblement annuel pour aller voir ensemble – parents et grands enfants, démarche rarissime - les deux films qui composent « la bataille de Gaulle » du réalisateur Antonin Baudry.
Il faisait pourtant partie des films historiques que je regarde avec méfiance. De Gaulle est, pour moi, un de nos rares héros nationaux incontestables. Comme des millions de Français, j’ai souvent puisé à sa source en lisant sur ce parcours de vie extraordinaire. Je craignais donc les raccourcis et cette tentation du cinéma de simplifier l’Histoire pour la rendre spectaculaire. Je me trompais lourdement. Avec La Bataille de Gaulle, j’ai éprouvé le sentiment rare d’une œuvre qui assume la puissance romanesque du personnage — Simon Akbarian, magnifique en « de Gaulle », fait irrésistiblement penser à Don Quichotte — tout en respectant la vérité d’une époque et la complexité d’un homme.
Cette impression, je ne l’ai pas seulement ressentie en spectateur. Je l’ai vérifiée presque page après page, car le hasard a voulu que je lise en même temps Histoire totale de la Seconde Guerre mondiale d’Olivier Wieviorka. Cet aller-retour entre le livre et le film m’a permis de mesurer la qualité historique de l’œuvre : elle ne triche pas avec la réalité et donne chair au moment où la France paraît se noyer, tandis qu’un homme refuse qu’elle sombre à jamais.
Ce qui frappe dans cette chronique filmée de l’effondrement et du refus, c’est que le général de Gaulle n’y apparaît pas comme une statue déjà dressée sur son socle. Il est montré dans l’incertitude, l’isolement d’un pays majoritairement fidèle au Maréchal Pétain, l’hostilité, les échecs personnels — Dakar, notamment — et l’incompréhension qu’il suscite. Très loin du héros unanimement reconnu par la mémoire nationale, il n’a ni armée véritable, ni territoire, ni majorité ; seulement la conviction brûlante que la France ne peut pas se trahir dans la collaboration avec la barbarie nazie.
La grande réussite de La Bataille de Gaulle tient à cette fidélité essentielle : le film restitue moins une suite d’images d’Épinal qu’une situation historique. Juin 1940 n’est pas seulement une date scolaire ; c’est une catastrophe politique, militaire et morale (lire ma chronique sur « l’étrange défaite » de Marc Bloch http://jeandionis.com/blog/france-guerre-lecons-etrange-defaite-1940-notes-lecture). C’est dans la tension entre le renoncement apparemment raisonnable et le refus apparemment fou que le film trouve sa force.
La lecture d’Olivier Wieviorka éclaire ce point avec une intensité particulière. Dans le tumulte mondial de la guerre, la France de 1940 n’est qu’un élément d’un conflit planétaire. Mais c’est justement ce contraste qui donne au geste gaullien sa portée : au moment où la France semble sortir de l’Histoire, de Gaulle affirme qu’elle y demeure.
Le film montre bien que cette affirmation ne repose pas sur une certitude facile. Elle tient d’abord à une représentation intérieure, à une exigence plus ancienne que les circonstances. C’est ici que la phrase inaugurale des Mémoires de guerre prend tout son sens : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. » Cette « certaine idée » explique la détermination de de Gaulle mieux que n’importe quel calcul politique. Là où d’autres voient un pays vaincu, lui voit la Nation à sauver, au nom de l’idée d’une France forte et souveraine qu’il s’est toujours fait.
On peut discuter les choix de mise en scène, les dialogues, les condensations nécessaires à toute œuvre de cinéma. Mais l’essentiel est que La Bataille de Gaulle fait comprendre une vérité historique majeure : la France libre n’est pas née d’un consensus, mais d’un acte de volonté. Elle est née d’un refus solitaire devenu progressivement une cause collective.
J’ai particulièrement apprécié que l’œuvre ne confonde pas grandeur et simplification. De Gaulle peut y apparaître raide, orgueilleux, impatient, parfois insupportable. Mais ces traits ne diminuent pas sa stature ; ils la rendent humaine. Ils rappellent que le courage politique n’est pas toujours aimable : il peut être abrupt, solitaire, irritant, et devenir décisif lorsqu’il rencontre une situation où céder serait plus confortable que tenir.
La qualité historique du film ne consiste donc pas seulement à aligner des faits exacts. Elle tient à la compréhension d’un climat : l’humiliation de la défaite, la solitude londonienne, la fragilité diplomatique, la nécessité de convaincre quand on n’a presque rien à offrir sinon une parole. De Gaulle a une voix, une vision, une volonté de continuité.
C’est pourquoi La Bataille de Gaulle m’a semblé entrer en résonance avec ma lecture. Le livre de Wieviorka donne la profondeur et l’échelle mondiale ; le film donne la chair, le visage, le tremblement d’une décision. L’un rappelle combien le conflit dépasse les frontières françaises ; l’autre montre comment, dans ce monde immense et brutal, une certaine idée de la France pouvait encore peser, non parce qu’elle garantissait la victoire, mais parce qu’elle empêchait l’effacement.
Je salue donc La Bataille de Gaulle pour avoir rendu sensible cette vérité. Le film ne remplace pas le travail de l’historien, mais il peut l’accompagner et donner à comprendre par l’émotion ce que le livre établit par l’analyse. En cela, il réussit quelque chose de précieux : donner envie de retourner aux textes et aux faits pour mesurer la difficulté d’un choix.
Au sortir du film, je n’ai jamais eu le sentiment d’avoir assisté à une commémoration figée. J’ai eu la chance d’avoir vu se rejouer une question toujours actuelle : que reste-t-il d’un pays quand ses institutions vacillent, quand ses forces sont défaites, quand le réalisme conseille de se coucher ? La réponse gaullienne tient en peu de mots : il reste une idée, si quelqu’un accepte de la porter avec courage et lucidité. Avant d’être une victoire, la France libre fut une fidélité à une certaine idée de la France.
En rentrant chez moi après ce film, la phrase de de Gaulle m’obsédait et moi, en tant que citoyen Français de 2026 « de quelle idée de la France de 2026, suis-je porteur ? ». Et si la fidélité à de Gaulle nous renvoie à une France puissante et souveraine, la lucidité nous oblige à regarder notre époque avec les yeux ouverts, ouverts sur le retour de la Guerre, ouverts sur le réveil de la Chine, et bientôt de l’Inde ……
« La France, capitaine de l’Europe »…le voilà, le destin que je souhaite aujourd’hui à mon pays, la voilà, l’idée que je me fais de ma France. Pas très gaulliste de 1940, cette idée de la France en 2026 ? C’est possible …Mais de Gaulle c’est aussi une lucidité prophétique et 2026 n’est pas 1940……
Si ce n’est déjà fait (la fréquentation de cette superproduction d'Antonin Baudry s'est transformée en un succès populaire majeur et progressif avec 4,3 millions d’entrées dans les seuls cinémas français), allez voir ces deux films. C’est une très bonne mise en condition pour la campagne présidentielle difficile et dangereuse qui s’annonce….
@ +, Jean Dionis

