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Discours prononcé aux obsèques de Michel SERRES - Samedi 8 juin 2019

Publication : 11/06/2019  |  15:02  |  Auteur : Jean Dionis

Chère Hélène, Cher Jean-François, Cher Jacques

Chers membres de la famille de Michel

Chers amis de Michel,

Avec votre accord, j’ai le privilège d’exprimer à la fois le Merci et l’adieu d’Agen à l’un de ses fils les plus illustres et les plus chéris.

Je le fais au nom du Conseil Municipal de la Ville d’Agen et au travers de son conseil municipal, au nom de tous les Agenais.

De tout le parcours extraordinairement riche de Michel, permettez au Maire d’Agen de concentrer son regard et son propos sur l’Agenais, sur cet attachement passionnel entre Michel et Agen, entre Michel et ce qui constitue Agen : Garonne, le SUA, et surtout les Agenais.

Michel, tu t’es toujours présenté comme fils d’Agen où tu es né en 1930, fils de Garonne, fils d’une lignée de paysans mariniers de Garonne dont tu disais d’ailleurs que tu en étais l’un des derniers représentants.

Moi-même qui suis comme toi enfant d’Agen et de Garonne, j’ai encore, pour toujours, en mémoire le son métallique et rocailleux des gabions qui s’entrechoquaient sur la drague familiale amarrée en amont du barrage de Beauregard.

Ton enfance est agenaise. L’Institut Félix Aunac puis le lycée Saint-Caprais participent à ton éducation et tu as écrit des pages délicieuses sur des chahuts célèbres ayant eu lieu à quelques dizaines de mètres de cette cathédrale.

Lors d’un des grands discours prononcés dans ta ville natale le 8 mars 1991, tu as parlé de cette période de ta vie comme une enfance heureuse où tu as connu l’exquise « habitude d’habiter ».

Tes racines agenaises se fortifient encore lorsque tu  épouses Suzanne MAILLE en 1952, fille aussi d’une longue lignée agenaise de fabricant de cierges dans la rue de Belfort, que la ville d’Agen salue avec tendresse aujourd’hui.

Vient l’heure du départ à l’Ecole Navale puis au Lycée Louis Le Grand, l’admission à l’Ecole Normale Supérieure et l’agrégation de philosophie, tous ces lieux d’excellence française qui jalonnent ton parcours vers les sommets.

Clermont, Paris-La Sorbonne puis Stanford, et autres villes phares du savoir universitaire, l’enfant de Garonne et d’Agen devient citoyen du monde.

Comme tant d’autres, aspirés par les honneurs et les obligations dus à ton rang, tu aurais pu réduire les liens avec ta ville natale à des contacts rituels de plus en plus espacés, de plus en plus convenus.

Il n’en fut rien. Bien au contraire, et Paul CHOLLET, ton ami de coeur, le dit avec des mots justes : « personne n’a mieux aimé que lui sa ville natale ».

Tu savais ton exil nécessaire pour que tu puisses donner la mesure de ton immense talent, de ton génie, pour que tu puisses « faire œuvre ». Et nous Agenais, qui ne sommes pas tous très à l’aise ni avec l’histoire des sciences, ni avec l’épistémologie, nous éprouvons aujourd’hui un immense respect pour la sommité nationale et internationale que tu es devenu.

Cet exil agenais, nous le comprenons, puisqu’il t’a permis de t’accomplir et de produire une œuvre, une sagesse qui font maintenant partie du patrimoine de l’humanité.

Mais cet exil, pour volontaire qu’il ait été, tu l’as vécu comme un déchirement.

Toujours ce fameux discours prononcé au théâtre Ducourneau : j’entends encore en tremblant ta voix dire : « Je n’ai jamais mangé que le pain dur de l’exil », « toujours déplacé, je n’ai jamais habité nulle part : errant à l’étranger, au travail en compagnie de gens aux mœurs curieuses, au parler difficile, à l’alimentation imprévue ou amère ».

Ta réponse vitale à cet arrachement dont pudiquement tu nous avais caché pendant longtemps la violence, ce fut un attachement d’une intensité extraordinaire à ta ville, à Garonne.

Cet attachement, tu l’as d’abord construit autour de la famille et notamment avec ton frère Claude qui reprit l’entreprise familiale et qui fut un élu agenais, adjoint du Docteur ESQUIROL.

Cet attachement, tu l’as construit aussi autour de l’amitié. Formidable liens d’amitié que ceux qui t’ont lié à Pierre GARDEIL, gascon comme toi d’Astaffort et de Lectoure, philosophe comme toi et qui aimait te porter la contradiction. Formidable amitié aussi que celle qui te liait à Paul CHOLLET.

Et si l’on rajoute aux trois mousquetaires que vous étiez avec bonheur, la figure immense de René GIRARD, je me dis qu’il y a eu des années de grâce où quatre personnalités extraordinaires se sont parlées, se sont reconnues comme amis, et que tous leurs fils de vie passaient par Agen.

« L’attachement à Agen, c’est la fierté d’être Agenais », je t’entends me dire cela une après-midi d’hiver lors d’une promenade en bord de Garonne avec Pierre CHOLLET en 2010. Tu me disais « pas de fierté, si tu n’as pas la conviction d’appartenir à une cité, à une famille ».

Tu me disais encore « A Agen, l’appartenance à la communauté agenaise, passe par la culture, par notre culture. Et la culture à Agen, tu peux le tourner comme tu veux, c’est le rugby et donc c’est le SUA ».

Je sais que chaque dimanche, tu prenais le temps d’échanger par téléphone avec quelques interlocuteurs éclairés, René LAFFORE, Laurent LUBRANO et bien d’autres pour, comme on dit chez nous, « refaire le match ».

La présence des représentants de notre Club du SUA que tu appelais affectueusement le « Sporting », ainsi que certaines de ses figures les plus emblématiques témoigne, s’il en était besoin, de ton appartenance à cette famille tellement agenaise.

Souvenons-nous ensemble de ta phrase sublime :

« Je suis d’Agen par le Quinze d’Agen, c’est mon totem, moi et mon appartenance, mon groupe et moi ensemble, notre religion, notre histoire et nos Dieux !»

Et puis enfin, me disais-tu lors de cette balade fondatrice au bord de Garonne, « Agen se définira éternellement par sa géographie ».

Cette géographie c’était d’abord pour toi, intrinsèquement, le lien à Garonne, la matrice, la mère nourricière et, il faut bien le reconnaître, parfois la capricieuse.

Cette Garonne, que tu considérais comme une personne depuis ta plus tendre enfance, et qui a rythmé la vie de ta famille.

Cette Garonne complice dans laquelle tu te baignais avec ton frère avant de partir au Collège.

Tu étais de l’eau, tu étais de Garonne et tu savais, sans doute mieux que quiconque, à quel point elle a façonné Agen.

Ecoutons Michel le poète nous parler de Garonne :

« Le fil de l’eau nous servait de drap et de couverture, les peupleraies de mur, les graviers de salon et le ciel pastel de toit »

En élève de Michel SERRES, je suis convaincu aujourd’hui que rien ni personne n’arrêtera la réappropriation des berges de Garonne par les Agenais, et la reconstitution du lien entre la ville et son fleuve que tu appelais de tes vœux. Garonne retrouvera ainsi la place qui a toujours été la sienne dans le cœur des Agenais et particulièrement dans le tien.

La Municipalité d’Agen prendra toute sa part dans ce qui est pour elle un grand projet et un grand combat.

L’attachement enfin, tu l’as construit en étant disponible pour ta ville.

Agen n’oubliera pas cette disponibilité et ta générosité.

Agen n’oubliera pas le son de ta voix et tes formidables talents de conteur que ce soit dans la salle des Illustres ou au théâtre Ducourneau.

A chaque fois qu’Agen t’a sollicité, tu as toujours, ou presque, répondu présent.

Agen n’oubliera pas les merveilleuses leçons de sagesse que tu nous as offertes:

Sur « l’exil et sur l’immigration, sur la terre et l’eau » au Théâtre en 1991 lorsque nous fêtions ton élection à l’Académie Française.

Sur «  l’avenir du Monde à l’ère des nouvelles technologies » en 1998 pour l’inauguration du Campus qui porte opportunément ton nom.

Sur « le sens de la peine et les droits de l’homme » pour l’inauguration de l’Ecole Nationale d’Administration Pénitentiaire en 2000.

Agen n’oubliera pas non plus le moment de grâce que vous nous avez offert avec Béatrice URIA-MONZON, elle qui chantait, toi qui contait des chefs d’œuvre choisis par toi, pour elle et pour nous, le 26 octobre 2012 toujours au Théâtre.

Au fil de cette fidélité ardente, tu es devenu pour nous, les Agenais, une figure emblématique, notre Illustre bienveillant, mélange subtil de culture et d’optimisme.

Enfin, ton attachement charnel à ta ville, tu nous le montres une dernière fois en faisant pour nous un adieu agenais comme un dernier clin d’œil bienveillant, à l’Hôtel de ville, à la cathédrale Saint-Caprais et au cimetière de Gaillard, où tu reposeras parmi nous.

Ce choix, le tien, de reposer dans le caveau familial, parmi nous, nous touche infiniment.

Pour ton parcours de vie éblouissant, pour ta fidélité agenaise, la Ville d’Agen veut t’exprimer son infinie gratitude pour tout le bien que tu as fait à Agen et à son rayonnement.

Elle veillera à faire mémoire de toi. Déjà, une avenue, déjà le campus universitaire d’Agen Sud portent fièrement ton nom.

Mais nous sentons confusément qu’il nous faut aller plus loin pour que tu sois pour nous, pendant longtemps, source d’inspiration et d’audace.

Alors, un nouveau lieu en bord de Garonne qui porterait ton nom ? un évènement qui emmènerait régulièrement philosophie, francophonie à Agen ? te faire une place dans notre salle des Illustres ?

Tu nous en voudrais si nous ne réagissions que dans l’émotion. Nous allons donc prendre le temps pour trouver les bons chemins pour faire mémoire de toi, profondément et consensuellement.

Au moment de clôturer mon propos, c’est spontanément à Jasmin à qui je pense. Lui aussi s’est voulu citoyen du monde et citoyen d’Agen. Il l’a exprimé dans cette phrase si simple « Si Paris me rend fier, Agen me rend uros » « si Paris me rend fier, Agen me rend heureux » .

Pour ton parcours lumineux de citoyen du monde et de citoyen d’Agen je pourrai, en osant paraphraser Jasmin, te dire : Paris t’a fait Illustre, Agen t’a rendu heureux.

Et cela suffit à notre bonheur profond.

Au nom du Conseil Municipal de la Ville d’Agen et de tout le peuple agenais, je vous présente, Hélène, Jean-François et Jacques ainsi qu’à toute votre famille nos plus sincères condoléances et l’expression de toute notre sympathie.

Crédit photo : Jean-Michel MAZET

 

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